Retour sur la 4e journée de l'Infocom : le selfie portrait et miroir numérique

 
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Le rendez-vous annuel de l’Institut français de presse (IFP), la journée de l’infocom a inauguré en 2026 sa quatrièmème édition. Cette année, l’événement s’est déroulé le 19 février au Patio du Centre Assas. Ce compte rendu est rédigé par Eugénie Covas Neves et Bérengère Nays, étudiantes en M1 Information-communication. Les photos sont de Jérémy Paoloni

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Dans un monde hyperconnecté, le selfie est souvent présenté comme l'incarnation d'un narcissisme exacerbé par les plateformes de réseaux sociaux. Certains dénoncent une « culture du narcissisme » où l'individu, libéré des liens sociaux traditionnels, serait désormais centré sur son « ego » et oublieux d'autrui. Cette vision suggère que les plateformes de réseaux sociaux sont le support privilégié d'une mise en valeur et d'une exhibition de soi, allant jusqu'à créer une injonction à la présentation de soi en ligne, où la non-présence peut être perçue comme un signe de marginalité, voire d'asociabilité, en particulier pour les individus socialement plus défavorisés. 

 

À l’heure où les filtres façonnent nos visages et nos identités numériques, le selfie est-il devenu bien plus qu’une simple photo ? La quatrième journée de l’Infocom fut l’occasion d’inviter chercheurs et professionnels de la communication et des médias afin d’aborder le selfie, comme pratique culturelle, politique et médiatique. Entre miroir, masque et outil de communication, le selfie symbolise une époque où l’image de soi circule, se transforme et se partage sans limites sur les réseaux socionumériques.

 

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4E journée inforcom le selfie

®Jérémy Paoloni  

Organisée par et pour les étudiants de l’Institut Français de Presse de l’Université Paris-Panthéon-Assas, l’événement est un projet des étudiants du Master 2 Communication, Villes et Territoires Numériques, sous la direction de Madame la professeure Valérie Devillard et de Monsieur Jaércio da Silva, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication.

 

“Le moi dans les médias : de la célébrité de masse au moi mosaïque”

 

Jérôme Bourdon, chercheur associé au Carism, a inauguré la journée par une conférence autour de la notion de narcissisme, régulièrement utilisée pour qualifier les pratiques sociales liées au selfie. En rappelant qu’un courant d’analyse dénonce “le narcissisme du selfie”, celui-ci étudie ce sujet souvent dans un présentisme ayant peu de recul sur le sujet. Inscrire cette pratique dans la longue histoire de la représentation de soi dans les médias devient nécessaire.

 

Si le mythe de Narcisse n’a pas toujours été moralisé dans l'histoire, c’est au 19e siècle que la critique du narcissisme comme un phénomène de masse émerge et s’entremêle avec l’émergence de la notion d’individualisme, de la figure de la célébrité et avec la croissance des médias. Si la psychanalyse distingue un bon et mauvais amour de soi, on observe une pathologisation du narcissisme dès la deuxième moitié du 20e siècle : exhibitionnisme, voyeurisme... Afin de critiquer la société, on assiste à la vulgarisation de notions psychologiques qui mène à une catégorisation des individus. Plus récemment, avec la miniaturisation des technologies de l’information et de la communication, permettant le « selfie partout », on assiste à une sorte de panique morale, comme en 2016 lorsque les chiffres des selfies related death furent exposés. 

 

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4e journée infor com Jerome bourdon

®Jérémy Paoloni  

Cependant, une notion apparait dans cette présentation qui formera également un des fils conducteurs de cette journée ; c’est celle de l’injonction sociale au selfie, mais qui tient plus globalement à l'existence numérique au sein de la communauté des pairs. Le sociologue Dominique Cardon brosse en 2008 un répertoire d’action « du moi en ligne », en montrant différents usages du numérique. Cet inventaire nous pousse à nous questionner sur la dimension anti-narcissique du selfie. Une photo peut ainsi être l’occasion d’entamer une discussion entre amis, de renforcer des liens familiaux, de garder un souvenir d’un endroit visité. Le selfie envoyé dans un groupe WhatsApp devient ainsi une forme de carte postale numérique.

 

Ainsi le mythe du narcisse est situé historiquement et nous n'y échappons pas. Il est particulièrement utilisé de nos jours pour fonder une critique de la société et des individus qui la composent. Cependant une observation n’aura pas échappé à Jérôme Bourdon : la critique sociale a toujours tendance à blâmer les usagers de ces pratiques de communications plutôt que les conventions sociales qui les poussent à agir ainsi.

 

Grand Témoin : entretien entre François Baroin et Fabrice d’Almeida

 

L’interview entre Fabrice d’Almeida, professeur à l’Université Paris-Panthéon-Assas et François Baroin témoigne du parcours riche d’un ancien étudiant de l’IFP, actuellement maire de Troyes. A travers le récit de sa trajectoire professionnelle marquée par sa formation en journalisme et ses expériences dans le monde politique, François Baroin les soubassements d’une réflexion éthique. Son parcours nous permet de voir à quel point il est important de saisir les opportunités au bon moment et de consolider un réseau professionnel dès les bancs de l’université.

 

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4e journée infocom Francois Baroin

®Jérémy Paoloni  

En revenant sur ses débuts en tant que journaliste radio à Europe 1, il constate que le paysage médiatique a beaucoup évoluéEn effet, il précise « aujourd’hui tout le monde est journaliste mais tout le monde n’a pas la qualité d’un journaliste ». Ce qui rend selon notre invité le travail de traitement de l’information et le rôle de contre-pouvoir démocratique des journalistes d’autant plus nécessaires.

 

Enfin, il invite les étudiants d’utiliser la formule amusante et quasi magique : « Faites-moi confiance vous ne me connaissez pas ! » comme une clef pour s’introduire dans le monde médiatique. Cette formule ironique rappelle une autre réplique célèbre : « Oublie que tu n’as aucune chance, vas-y fonce ! »

Comme plusieurs des anecdotes racontées par François Baroin, toutes teintées d’humour, cette phrase souligne qu’il faut parfois oser pour s’imposer et construire son projet professionnel dans les médias.

 

“La politique en selfie”

 

La première table ronde aborde la question des rôles et des usages du selfie en politique. Animée par Louis Le Corno, doctorant au Carism, elle a réuni le journaliste François Saltiel, l’éditorialiste et conseillère en communication Emilie Zapalski, le consultant Laurent François, le directeur du journal La Tribune, Bruno Jeudy et le chef de cabinet du groupe EPR, Charlie Vairetty, 

 

Interrogés ces rapports complexes avec le politique, les invités ont échangé leurs points de vue, tout en s’accordant sur un constat : le selfie est une véritable arme de communication politique. Tandis que pour certains il reflète une « politique spectacle », pour d’autres il apparaît comme un outil indispensable à la communication politique.

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4e journée inforcom le selfie

®Jérémy Paoloni   

Son usage par les différentes personnalités politiques souligne son rôle stratégique consistant à créer avec leur public une relation plus intime basée sur la simplicité du dispositif. Cependant, la pratique du selfie fait aussi partie des usages d’une nouvelle génération de politiciens, pour qui cette pratique est ordinaire et banale. Son authenticité fait de lui une « machine de bouche à oreille » à moindre frais qui devient omniprésente dans la mémoire collective et le paysage politique actuel.

 

Au cœur du débat, la question de la perpétuelle guerre de l’attention à laquelle le selfie participe en dictant sa loi en devenant un indice de popularité incontestable, bien que certains rappellent que la formule « un selfie, un vote » est devenue réellement obsolète. Certains l’apparentent à une forme de mythologie au sens de Roland Barthes, imposant son personal branding sur les réseaux sociaux numériques. Un langage à part entière ? Peut-être. Pourtant d’autres y voient plutôt une « facilité de langage » à laquelle on accorderait une légitimité excessive.

 

En instaurant une nouvelle proximité entre les figures institutionnelles et le public, le selfie soulève la question de la désacralisation des personnalités publiques et pourrait entraîner et signifier une perte d’autorité du politique. Aux yeux de certains, cette proximité devient alors dangereuse, voire destructrice notamment lorsqu’elle s’avère compromettante... Majoritairement conçu pour être publié, le selfie révèle une mise en scène réfléchie de l’image de soi « 1 for me, 1 for the gram ». Transposée à la sphère politique, cette logique oscille entre la nécessité d’une mise à distance institutionnelle et la volonté de maintenir un lien social en accord avec l’avènement du numérique.

 

Le selfie en politique fait aussi l’objet de détournements et de réappropriations par les publics. Arrachée à sa fonction première d’auto-mise en scène contrôlée, l’image devient matière première pour des pratiques parodiques, notamment sous la forme de mèmes qui circulent massivement sur les plateformes qui exagèrent, recadrent ou associent le selfie à d’autres référents culturels. Comme le montre Louis Le Corno, dans son travail de thèse, le mème ne constitue pas un simple divertissement, mais un dispositif sémiotique et politique à part entière, fondé sur la reprise, la variation et la dimension instable de la visibilité numérique.

 

“Le selfie pour informer en direct

 

La deuxième table ronde animée par Baptiste Bataille, doctorant au Carism, portait sur les liens entre selfie et information où nous avons retrouvé Pauline Escande-Gauquié, professeure des universités au Celsa, Luca Lescop, fondateur de Fast Infos, Laurent Lindebrings, cinéaste et enseignant à l’INA Campus, Jean-Claude Mocik, réalisateur et enseignant à l’INA Campus et Adeline Ségui Entraygues, enseignante-chercheure à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3. Les intervenants ont exploré l’émergence du journalisme citoyen à l’ère des réseaux sociaux numériques, où le selfie devient un outil d’information en direct. Elle a interrogé les frontières entre témoignage personnel et reportage d’information en analysant la manière dont les citoyens s’approprient les codes journalistiques.

 

Notre monde est-il en accélération ou le numérique a -t-il accéléré notre monde ? Les nouvelles modalités d’usage liées au numérique font naître chez les jeunes un nouveau besoin d’information en direct. Depuis l’avènement des réseaux sociaux, on observe une fragilisation de l’information en raison de sa propagation massive parfois trompeuse. La dimension éthique rentre alors en jeu, plus particulièrement en ce qui concerne la vérification des sources.

 

Les invités s’accordent sur le fait que la culture du numérique induit une nouvelle façon de s’informer surtout chez les jeunes. L’exemple de Fast Info, auquel Luca Scop a contribué lors de sa création en est la preuve. Ce dispositif répond à des attentes devenues imminentes chez les jeunes : s’informer rapidement en toute fiabilité.

 

L’intérêt du selfie tient en trois mots : rapidité, légèreté et instantanéité. Ces caractéristiques, qui le distinguent d’un simple autoportrait lui ont permis de développer une hypervisibilité et de susciter un engouement mondial. Véritable témoin de nos vies, il s’inscrit dans une forte logique émotionnelle, notamment lors d’événements marquants comme les attentats du Bataclan en novembre 2015. Preuve d’existence et parfois instrument de résistance, il a généré dans de telles circonstances, un buzz émotionnel susceptible de répandre un vent de panique, à la fois par la gravité des faits et sa viralité.

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4e journee infor com selfie informer en direct

 ®Jérémy Paoloni  

 

Via le dispositif informationnel du selfie, on voit apparaître de nouvelles formes narratives, ainsi que l’émergence d’un selfie au format vidéo, dont Brut en constitue l’exemple emblématique en France. Le journaliste y cumule les fonctions de narrateur et de cadreur, s’exposant lui-même au centre de l’image pour informer depuis le terrain. Ce dispositif opère un double déplacement : d’une part, il permet de marquer le coup d’une publication en première main et de se distinguer des concurrents dans un environnement informationnel saturé ; d’autre part, il confère à l’information un effet de réel particulièrement recherché sur les réseaux sociaux. La proximité du visage, l’instabilité relative du cadrage et la parole en prise directe construisent une impression d’authenticité.

 

“Je selfie donc j’existe”

 

La dernière table ronde de la journée est modérée par Manon Cerdan, doctorante au Carism avec la participation de Valentine Hervé, psychologue, Bertrand Naivin, théoricien de l’art et des médias, et Phoebe Pigenet, doctorante au Carism. Les intervenants ont exploré les enjeux de l’utilisation des filtres et de la retouche d’image entre recherche d’acceptation de soi, harcèlement en ligne et désir de conformité. Comment retrouver une image authentique de soi dans un monde saturé de représentations idéalisées ?

 

La notion de narcissisme est à nouveau convoquée, non pas comme un attribut individuel mais tel un phénomène de masse obligeant les individus à se rendre visible. Ici on y a recours pour se comparer, être visible et non pas vraiment être connu ou reconnu. Cependant, on observe une tendance partagée notamment entre les créateurs et créatrices de contenu qui est celle de mettre en scène « le vrai soi ». Cette forme d'autoportrait est comme un regard sur soi adressé aux autres, et celui-ci permet de garder le contrôle de son image tandis que son instantanéité et sa pauvreté esthétique contribuent à sa valeur, et à son authenticité.

 

La notion d'extimité traduit le fait que des fragments représentants son ego sont choisis afin de faire sens dans l’espace public, montrant ainsi la dimension profondément interindividuelle et communicationnelle du selfie. C’est un message visuel dans une société où l’on doit être regardé pour exister ; la photo est alors une preuve visuelle de notre existence sociale. Mais c’est aussi se montrer pour revendiquer un droit d’exister et au-delà, de s'apprécier malgré une différence, comme avec le mouvement body positive. Phoebe Pigenet explique que la mise en visibilité de la peau « imparfaite » s’inscrit dans des logiques ambivalentes. D’un côté, ces pratiques contribuent à contester les standards esthétiques dominants en valorisant l’authenticité, la transparence et l’acceptation de soi. De l’autre, elles relèvent d’un véritable travail numérique : production régulière de contenus, gestion de communauté, mise en récit de l’intime et parfois partenariats commerciaux. Ainsi, la mise en scène de la vulnérabilité peut constituer un levier de crédibilité et d’engagement, tout en inscrivant le contenu partagé dans les logiques commerciales et algorithmiques qui redéfinissent les normes du « naturel » en ligne.

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4e journee inforcom je selfie donc jexiste

 ®Jérémy Paoloni  

En forme de conclusion, se pose alors une question en ses termes : « Est-ce que le selfie fait sens s’il n’y a personne pour le regarder ? Puisqu’il relève d’un acte communicationnel d’ancrage des individus dans l’espace social, on voit ici qu’il s’inscrit tout de même dans une injonction d’exposer sa vie pour l’autre. À nouveau un constat émerge, ce sont les pratiques féminines de création de contenu qui sont jugées péjorativement comme des pratiques superficielles. La première table ronde, ainsi que Jérôme Bourdon, observaient aussi que le jugement semblait plus sévère lorsqu’il concerne les femmes, révélant l’existence d’une forme de narcissisme bel et bien genré.

 

Dans le cadre du programme de la journée de l’Infocom, deux ateliers pratiques ont été proposés l’après-midi, de 14h00 à 15h30. En salle 04, Morgane Parisi, créatrice d’image et illustratrice, a animé un atelier intitulé La caricature et la représentation de soi par le dessin, invitant les participants à interroger les formes graphiques d’auto-représentation par le dessin. En parallèle, en salle 05, Burhanuddine Keish (STUDMATE) a conduit un second atelier consacré au portrait numérique à l’ère de l’IA, proposant une réflexion et des expérimentations autour des nouvelles modalités de production de l’image de soi à partir des outils de l’intelligence artificielle générative.

 

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